AVIS ET CRITIQUE
La berceuse des fuyards
À propos de Abattoir Blues / The Lyre of Orpheus
La critique
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Il y a dans « O Children » une politesse qui glace... Les voix qui s'adressent aux enfants s'excusent, consolent, passent le relais. Des adultes qui ont commis qqch d'irréparable remettent aux plus jeunes un héritage empoisonné, avec les gestes de ceux qui bordent un lit...
Le texte tient par une cohérence presque clinique, celle de l'hygiène. Des nettoyeurs frappent à la porte, mesurent la pièce, épongent le sol d'un boucher. Les enfants sont lavés au jet, remis à neuf, soumis à inspection. Le mal n'est jamais montré, il est essuyé, et ce qu'on essuie, ce sont de petits cœurs brisés, ramenés à la taille d'une tache sur un carrelage... Cave refuse les monstres. Les détenteurs des clés du goulag s'appellent Frank et le vieux Jim, des noms de comptoir, et ceux qui font le ménage sont des professionnels détendus, à l'aise dans leur métier. C'est cette décontraction qui fait peur... L'aveu central est lâché presque en passant : tout cela a commencé comme un divertissement, et le goulag se lègue comme un bien de famille, qu'on tend à ses héritiers avant de filer...
La musique donne à cette matière sa vraie portée. La charpente est strophique : trois fois, après un couplet qui avoue davantage que le précédent, revient la même exhortation chorale à lever la voix et à se réjouir. Le refrain joue le rôle des nettoyeurs : il passe la serpillière sur ce que le couplet vient de dire. La troisième fois, l'ordre de se réjouir tombe juste après l'aveu que les adultes ne pourront pas protéger les enfants, et sa nature change. L'invitation devient injonction, puis euphémisme. Le dispositif sonore procède par accumulation plutôt que par contraste. Après une ouverture retenue, le morceau s'installe dans une densité qu'il ne quitte plus, et il gagne en brillance jusqu'à sa dernière partie. Piano, orgue, chœur : le gospel est un langage de la ferveur... Cave l'emploie pour sa chaleur et laisse au texte le soin de fêler la surface...
Le geste décisif intervient dans le dernier tiers. L'adresse aux enfants s'interrompt, ils ne sont plus nommés. Les adultes montent dans le train du Royaume, appellent leur mère comme des gamins, empruntent à l'hymne de Newton ses images de cécité guérie et de chaînes tombées, et chantent leur joie alors que le train est encore à quai... Le vocabulaire du jeu, qui ouvrait la confession, revient fermer le morceau : ceux qui ont commencé par s'amuser finissent en s'amusant. La chanson accomplit donc l'abandon qu'elle confesse. Elle le commet sous nos yeux, dans sa forme même, sous les traits les plus généreux...
Reste la question qu'on ne peut s'empêcher de poser : conversion sincère ou parodie de piété ? Je crois que le morceau ne tranche pas, et que c'est sa force. La beauté du chœur est réelle, la voix qui s'y abandonne est suspecte, et l'auditeur est ému contre son propre jugement. On frissonne d'être consolé par qqn en qui l'on sait ne pas devoir avoir confiance.
Tout n'est pas de la même eau. Le couplet de la réponse perdue parmi les gains est le plus abstrait, et ses notions floues flottent à côté de la précision physique des autres... Quant au crescendo choral vers le Royaume, c'est un levier dont on tire des larmes presque à coup sûr... Si le morceau lui échappe, c'est que Cave l'a piégé de l'intérieur, non qu'il l'ait évité... Ces réserves de détail ne changent rien à la rareté de la construction : un requiem que les coupables se chantent à eux-mêmes, en prétendant s'adresser aux enfants...