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AVIS ET CRITIQUE

La poussière avant les mots

À propos de 3h10 pour Yuma

La critique

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Avant qu'on nous explique quoi que ce soit, on voit la poussière. Une diligence traverse une plaine aride, la caméra monte puis redescend avec elle, et la voilà qui disparaît dans un nuage mettant longtemps à retomber. Quand Dan Evans arrive avec ses fils, il n'est pas encore posé. Le reste du film n'aura qu'à expliquer pourquoi : la sécheresse a ruiné ce fermier, il ne peut pas payer l'eau, et les deux cents dollars qu'on lui offre pour conduire un bandit au train de Yuma, il en a besoin pour sa terre autant que pour se racheter devant sa femme et ses garçons, face auxquels il est resté immobile pendant l'attaque. Le décor est déjà un personnage, et personne n'a eu besoin de parler.

Cette façon de faire dire au paysage ce que les dialogues taisent revient tout du long. Les plans partent souvent d'un visage, puis la grue s'élève et ouvre sur l'étendue. Les cavaliers se disposent en diagonales, le noir et blanc va du noir d'encre au blanc crayeux, et les ombres restent noires, sans éclairage d'appoint pour les adoucir. Quand le film se resserre dans la chambre d'hôtel de Contention, cette dureté change simplement d'échelle. Trois hommes sont cadrés de très près, leurs ombres tombent les unes sur les autres, une horloge tictaque un peu trop fort, et l'on comprend que l'attente est devenue le sujet. La mort de Alex Potter, l'ivrogne qui s'était porté volontaire, passe par l'ombre d'un pendu plutôt que par le corps. C'est plus efficace, et plus cruel, que de le montrer.

Tout repose sur le duel entre Heflin et Ford. Heflin joue un homme qui a peur et le laisse voir, ce qui rend sa raideur touchante. Ford a eu la bonne idée de ne jamais jouer le méchant : Wade abat le conducteur sans un mot de trop, puis ne hausse plus jamais la voix. Il sourit, il flatte, il propose des sommes de plus en plus grosses. Un Wade plus brutal ferait de la chambre un simple siège. Sa courtoisie en fait un duel, et rend la résistance de Dan réellement coûteuse.

La meilleure scène du film est pourtant ailleurs, dans le bar de Bisbee, avec Felicia Farr. Wade et Emmy se parlent en gros plans, il lui demande si elle a les yeux bleus, elle répond qu'ils sont marron et le regarde enfin. Puis ils ressortent de l'arrière-salle, elle relevant sa coiffure, lui rajustant son ceinturon, et le film n'a rien montré. En cinq minutes, il pose son vrai sujet : Wade est qqn qui sait regarder les gens, et c'est exactement ce qu'on a refusé à Dan, que son mariage laborieux a laissé muet... Lorsque Wade se met à la table des Evans et amadoue Alice, la scène du bar prend rétrospectivement un tout autre poids...

Ma réserve tient à la mécanique... La ville se vide au moment opportun, le shérif est absent juste ce qu'il faut, la bande attend gentiment sous les fenêtres... C'est de la fable, pas du réalisme, et le film l'assume. Mais son dénouement pousse le symbole plus loin que nécessaire : la pluie qui tombe enfin sur Alice répète en une image ce que la poussière avait dit pendant une heure vingt. Le revirement de Wade, lui, est mieux ménagé qu'on ne le croit. Dan l'a protégé d'une vengeance plus tôt, et Wade lui offre de quoi accepter son geste sans se trahir en lâchant qu'il s'évadera de Yuma de toute façon. Les deux hommes esquivent ainsi le sentimentalisme que la pluie, elle, s'autorise.

Reste un western sec, tendu, d'une rare beauté de cadre, qui ne perd pas une minute en nonante-deux et dont le seul défaut est de vouloir s'assurer qu'on a bien compris.