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AVIS ET CRITIQUE

Un martyr de plateau télé

À propos de Holy Wood

La critique

Au bas de la pochette de « Holy Wood », il y a un détail qu'on ne remarque qu'après coup : un dossier clinique daté de novembre 1963. Au-dessus, Marilyn Manson, mâchoire dissoute, le bras tendu sur une croix. Deux suppliciés pour une seule image, le Christ et Kennedy, tous deux livrés à l'adoration par la manière dont ils sont morts. Tout l'album tient dans cette superposition. C'est elle qui le rend si intéressant, et aussi si inégal : l'idée est d'une netteté rare, et la musique n'a pas toujours de quoi la porter pendant plus d'une heure... Premier disque de Manson après Columbine, « Holy Wood » sait qu'on l'attend au tournant. Il ne choisit ni la rétractation, ni la surenchère. Il déplace l'accusation, de la chambre d'adolescent vers le salon, du disque vers l'écran. Sa thèse est que la société a fait de la mort filmée un mécanisme de canonisation et qu'elle a fini par en consommer les cadavres comme des audiences. Manson se met en croix au sein de ce système. Dénoncer le culte du martyr en se présentant comme son dernier candidat, c'est à la fois le geste le plus gênant et le plus juste de l'album. Sans cette ambivalence, il ne resterait qu'un plaidoyer... Musicalement, le disque tourne le dos à la parenthèse glam de « Mechanical Animals » sans en renier l'artisanat pop. L'arrivée de John 5 donne aux guitares une colonne vertébrale plus franchement métallique. La production, nette et charpentée, remplace la crasse d'« Antichrist Superstar » par une dureté plus architecturale. On y gagne en lisibilité, on y perd en menace par la saleté. « Disposable Teens », premier single, rejoue ouvertement le schéma de « The Beautiful People ». L'efficacité est là, mais c'est celle du réflexe. « The Fight Song » est un cri, un riff, un slogan, et il le sait. C'est sa force immédiate, et son maillon le plus mince : sa bravade athée vise un dieu qui n'est pas la vraie cible de l'album. Ce qui intéresse Manson ici, c'est l'alliance de la piété, de la politique, des armes, et de la télévision, bien plus que la théologie. Le disque devient plus intéressant lorsqu'il ralentit et choisit l'insinuation. « Target Audience » en est le premier exemple, et « The Nobodies » le plus abouti. Le morceau ne nomme pas Columbine. Il donne d'abord voix au désir d'être qqn à n'importe quel prix, puis se retourne contre le public pour qui ce jour-là fut surtout un jour d'audience, et que le deuil a fait prier devant l'écran qui l'avait nourri. C'est le cœur moral de l'album, et sa réussite tient à ce qu'il refuse de faire des tueurs soit des héros, soit des monstres. Il met les spectateurs au banc des accusés. Le moteur de l'album est aussi son piège... L'assassinat de Kennedy obsédait Manson depuis le clip de « Coma White » ; ici, il structure plusieurs titres, dont « President Dead », « Cruci-Fiction in Space », et « King Kill 33° ». Une même équation (la mort devant la caméra fabrique des dieux) y est posée et reposée. À la troisième occurrence, l'argument n'avance plus, et les riffs ne changent rien à la proposition... « Lamb of God » échappe à cette usure. Le morceau transforme la thèse en chanson en laissant une image précise, la caméra comme faiseuse de divinités, faire le travail du discours. En ajoutant Lennon à la liste des sacrifiés, il glisse du sarcasme vers qqch qui ressemble à un deuil... Sa force vient de ce que Manson y raisonne moins qu'il ne regarde... Le défaut majeur du disque tient à sa construction. Dix-neuf titres pour un seul propos, c'est beaucoup, d'autant que la rhétorique varie peu : accusation frontale, refrain scandé, riff porteur... L'architecture dont Manson se réclame (quatre mouvements dont les initiales composent le nom d'Adam, à en croire le livret, et une trilogie dont il a annoncé après coup qu'elle se lisait à rebours) vit en marge de la musique, dans les entretiens, les cartes de tarot du livret, les exégèses... Un album-concept devrait faire sentir sa courbe sans qu'on ait à la consulter... Ici, l'arc est thématique plutôt que narratif, et l'histoire de l'idéaliste devenu star puis destructeur reste largement une affirmation de l'auteur... « Coma Black », en deux mouvements, prolonge le romantisme noir de l'ensemble, et le disque se referme sur des détonations, un point final plus convaincant que bien des phrases... « Holy Wood » est moins l'œuvre magistrale qu'a pu y voir son auteur que le disque où Manson comprend qu'il ne se trouve plus en dehors de l'appareil qu'il insulte, et en tire de l'art. Son meilleur argument est une image, la pochette, plus incisive que la plupart de ses chansons. Cela suffit à en faire un album marquant dans la carrière de son auteur, et un bon disque de hard rock, trop long pour la rigueur de ce qu'il a à dire...