AVIS ET CRITIQUE
Quand la laine devient poussière
À propos de À la mer poussière
La critique
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La laine, en stop motion, sert d'ordinaire à fabriquer du doudou. Héloïse Ferlay garde la douceur de la matière et la retourne contre celui qui regarde. Ses marionnettes sont duveteuses, le poil accroche la lumière à contre-jour jusque dans les gros plans, mais elles ont des yeux presque humains, et ce contraste rend la cruauté des enfants difficile à soutenir... Quand Zoé menace de couper l'oreille de son petit frère, je vois une gamine qui frappe là où elle peut, parce que la personne à qui elle voudrait parler regarde ailleurs...
Le film refuse l'esthétique du petit théâtre de poupées. Gros plans serrés, montage nerveux, voix d'enfants qui sonnent comme des voix d'enfants : la mise en scène cherche le langage de la prise de vues réelle, et ça fonctionne, parce que la caméra colle aux visages au moment précis où les personnages se dérobent. Le décor est fait de matières sèches (papier, carton, plantes séchées, peinture mate) et presque rien n'y brille, sauf les larmes et les ciseaux. L'économie est très juste : dans cette maison isolée où tout est ocre et poussière, l'œil n'est attiré que par la blessure et par l'objet qui la menace. La lumière rasante qui traverse la chambre mansardée et étire les ombres de la fenêtre sur la moquette fait le reste. C'est beau sans être joli, et c'est là toute la difficulté...
Madeleine, la mère, est le personnage le plus délicat à tenir... Son regard flotte, passe à côté des enfants, et le risque était d'en faire une simple présence inquiétante. Le film la montre plutôt vidée que méchante, un corps de laine qu'on sent prêt à s'effilocher... Zoé, presque aussi grande qu'elle, est l'autre belle idée. Sa silhouette étirée fait oublier qu'elle est une enfant, et c'est elle qui porte la colère pendant que Malo se fait accommodant... Cette inversion de ce qu'on attend d'une fille et d'un garçon n'est jamais commentée, et le film n'en est que plus crédible.
Ma réserve tient à la seconde moitié. Les enfants montent dans la voiture pour ne pas être laissés derrière, le trajet se fait en silence, et il suffit que leur dispute glisse vers le père pour que la mère perde pied... Le père joue alors le rôle de clé : il explique après coup l'épuisement de Madeleine, avec une commodité d'écriture qui tranche sur la retenue du reste. On ne sait jamais très bien où va ce voyage, ni pourquoi il a lieu... Mieux vaut le prendre pour un passage obligé vers l'eau que pour un récit tenu au cordeau.
L'arrivée à la mer rattrape presque tout. La laine y devient l'eau elle-même, la matière s'animant pour figurer l'élément, et la famille finit par se barbouiller de boue. J'y vois une réponse au titre : la poussière du champ sec, la mer, et leur mélange, qui donne qqch de sale et de joyeux à la fois, où l'on peut enfin se toucher. Le film s'arrête au seuil d'une réparation sans la déclarer acquise, et il a raison.
En douze minutes et demie, c'est un film de fin d'études d'une sûreté rare, plus dur qu'il n'en a l'air, et dont la tendresse ne vient jamais gratuitement. Le coup du père explicatif l'empêche d'être parfait, mais ne gâche rien d'essentiel.