AVIS ET CRITIQUE
Premiers mots
À propos de Speak & Spell
La critique
Le jouet de Texas Instruments qui a prêté son nom à ce disque prononce tout ce qu'on lui fait taper, du plus futile au plus grave, de la même voix de fer-blanc. Il articule sans signifier. Le premier album de Depeche Mode procède de la même façon, et pas seulement par jeu de titre. Vince Clarke, qui signe presque tout, n'a jamais caché qu'il choisissait ses mots pour leur sonorité, leur aisance en bouche, leur façon de rimer, et qu'il n'avait aucun message à délivrer. Verlaine voulait la nuance sans la couleur ; Clarke offre la couleur sans la nuance, en aplats vifs et sans ombre. Le plus surprenant est que cela fonctionne, et précisément parce que le sens a été déplacé ailleurs, dans les mélodies et dans la distribution des lignes.
L'économie de moyens est ici une esthétique plutôt qu'une pénurie. Enregistré dans un petit studio londonien à huit pistes, presque en prise directe, le disque confie à chaque synthétiseur, pour l'essentiel monophonique, une ligne unique (mélodie, basse, rythme), comme on répartirait les rôles dans un groupe de rock privé de guitares. L'ARP 2600 et son séquenceur, apportés par le producteur, fournissent une pulsation d'une régularité d'horloge. Pas de nappes, très peu d'accords tenus : tout est dessiné au trait, à la manière d'une ligne claire où chaque contour reste net et chaque voix distincte. « New Life » ouvre l'album sur cette mécanique souriante, avec son pouls séquencé, ses arpèges qui picorent, ses voix en harmonie qui humanisent l'ensemble. La dette envers Kraftwerk est évidente, mais elle est convertie en refrain taillé pour le hit-parade télévisé !
Le revers de cette netteté est une écriture harmonique étroite... La plupart des morceaux reposent sur un riff et une basse obstinée. Quand le riff est génial, la boucle devient entraînement ; quand il l'est moins, elle se contente de tourner... « Boys Say Go! » est sauvé par une scansion de tribune qui s'incruste durablement, alors que « Nodisco » s'étire sur plus de quatre minutes sans rien d'équivalent à offrir... « What's Your Name? », pastiche de chanson de girl group confié à des garçons, est une blague qui n'avait besoin que d'un couplet et qui en prend trois... C'est le seul endroit où la légèreté tourne à la facétie...
Dave Gahan, à peine sorti de l'adolescence, a une voix encore mince, qui convient à la froideur des machines mais manque de chair dès qu'un refrain réclame de l'élan... À plusieurs reprises, ce sont les chœurs qui sauvent la mise. Son flegme trouve pourtant son emploi parfait dans « Photographic », dont la version d'album, remaniée depuis une première apparition sur compilation, est le moment le plus troublant du disque ! Le chant y est quasi robotique, les percussions métalliques claquent comme un obturateur, la tension monte par accumulation plutôt que par développement... On y mesure ce que le groupe pourrait faire de son goût du clinique, et que Clarke n'était pas, lui non plus, incapable d'inquiétude...
Les deux compositions de Martin Gore sont inégales. « Big Muff », instrumental à la basse pesante, remplit sa durée plus qu'il ne l'habite. « Tora! Tora! Tora! » est autrement intéressant : rythmique presque tribale, synthétiseurs sourds, bruitages spectraux, imagerie de guerre et de cauchemar. Gahan n'y est qu'une présence fantomatique, et c'est très bien ainsi... On y entend pour la première fois le versant sombre qui ne tarderait pas à gouverner le groupe. Le véritable instant de grâce de la seconde face est pourtant ailleurs, dans une ballade sans batterie écrite par Clarke et chantée par Gore, « Any Second Now (Voices) ». Des carillons artificiels y ouvrent enfin un espace dans un disque jusque-là hermétique ! L'album cesse alors de faire le malin et se met à ressentir qqch. Toute la carrière ultérieure de Clarke, de Yazoo à Erasure, sera bâtie sur cette tendresse logée dans les interstices du vernis...
Reste « Just Can't Get Enough », qui clôt le disque et que la surexposition a fini par user, comme toutes les chansons trop aimées... Il suffit pourtant de l'entendre sans l'habitude pour y retrouver un riff qui se contente d'être parfait, un contrechant discret, des cuivres de synthèse et une brève bascule centrale qui relance la machine. C'est le sommet de cette première formation, et le morceau que ses propres auteurs allaient s'empresser de désavouer...
Clarke partirait quelques semaines plus tard, et le groupe passerait des années à se défaire de cette candeur. Ils auraient tort de la renier tout à fait. Cinq ou six chansons tiennent encore par leur seule construction, et le reste est du remplissage honnête, sauf « What's Your Name? », qui ne l'est pas. « Speak & Spell » sait épeler ; il faudra à Depeche Mode d'autres albums pour apprendre à dire.