AVIS ET CRITIQUE
Face au sens de l’existence
À propos de Pensées
La critique
Depuis le début de l’humanité, les hommes éprouvent un désir d’expansion sans limite malgré les limites physiques et cartésiennes. Des contraintes imposées par notre corps et par le monde matériel, telles que le vieillissement, la mort, l’idée que nous ne pouvons être qu’à un endroit à la fois, le temps limité, la maladie et ainsi de suite… Et alors que nous désirons l’infini, des choses impossibles ou trop irréalistes, nous devons nous contenter de ce que la réalité nous permet. Pour de nombreux philosophes, ces limites rappellent que l’être humain n’est pas tout puissant. Ainsi, Blaise Pascal souligne la fragilité de l’homme face à l’immensité de l’univers. Il exprime les limites du corps des hommes par la fragilité, la vulnérabilité et l’idée qu’il soient mortels. Ce philosophe du XVIIe siècle montre que face à l’immensité de l’Univers, l’homme paraît insignifiant. Il l’affirme dans sa célèbre phrase « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » (Pensées - Blaise Pascal, un ouvrage publié après sa mort à partir de notes et fragments qu’il n’avait pas eu le temps d’organiser définitivement. Plus précisément dans « Disproportion de l’homme ») phrase qui exprime son vertige devant un Univers immense dans lequel l’homme semble n’occuper qu’une place infime. Cependant, cette faiblesse physique n’efface pas sa grandeur, car il possède la pensée. Pascal écrit ainsi « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature […] mais c’est un roseau pensant. » (fragment intitulé « Roseau pensant » dans de nombreuses éditions des Pensées). Par cette métaphore, il compare l’homme à une plante fragile qui peut être détruite facilement, mais il souligne que l’homme possède une faculté unique de conscience de lui-même et du monde. C’est pourquoi il ajoute « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. » (même fragment que celui du « roseau pensant ») Ainsi, l’homme est un être paradoxalement limité dans son corps mais capable par son esprit, de prendre conscience de ses propres limites. Sa grandeur ne réside donc pas dans sa force physique, mais dans sa capacité à réfléchir, à comprendre sa condition et à s’interroger sur son existence. Les limites cartésiennes, elles, désignent donc les limites de la connaissance ou de la raison telles qu’elles apparaissent dans la pensée cartésienne. C’est-à-dire, la pensée de René Descartes (XVIIe siècle) où l’être humain est composé d’une substance matérielle (le corps) et d’une substance pensante (l’esprit ou l’âme). Et même si la raison permet d’accéder à des vérités certaines, elle peut être trompée par les sens, les erreurs de raisonnement ou les préjugés et tout un tas d’autres choses… C’est pour cette raison que Descartes développe le doute méthodique qui consiste à chercher à dépasser ces limites pour atteindre une connaissance absolument certaine. Cependant si l’on se réfère au nihilisme (qui vient du latin nihil, qui signifie « rien »), la vie n’a pas de sens objectif, il n’existe pas de vérité absolue, pas de valeur universelle donnée par Dieu ou la nature ou la raison ou bien l’idée que les valeurs morales sont des créations humaines. Le nihilisme considère donc que l’être humain vit dans un monde qui ne lui fournit aucun sens prédéfini. Nous pouvons associer Friedrich Nietzsche à ce mouvement car il analyse le nihilisme comme une crise de la civilisation occidentale. Sa phrase la plus célèbre est « Dieu est mort. » (qui apparaît notamment dans Le Gai Savoir.) où il ne veut pas dire littéralement qu’un être vivant surnommé « Dieu » est décédé, mais que la croyance en Dieu cesse progressivement d’être le fondement des valeurs occidentales. Selon lui, pendant des siècles, les hommes ont trouvé un sens à leur existence grâce à la religion. Mais lorsque cette croyance s’affaiblit, nous nous demandons si Dieu n’existe plus, sur quoi fonder nos valeurs ? Pascal et Nietzsche partent du même constat, celui que l’être humain est confronté à sa fragilité et à l’immensité du monde. Pascal voit dans cette situation la preuve que l’homme doit se tourner vers Dieu pour trouver un sens à son existence. Mais Nietzsche considère que les fondements religieux traditionnels se sont effondrés. Cette disparition conduit au nihilisme, c’est-à-dire à la perte des valeurs absolues. Cependant, Nietzsche ne s’arrête pas à ce constat car il invite l’homme à créer lui-même les valeurs qui donneront un sens à sa vie. Cela permet également de comprendre que la condition humaine ne se limite pas à une simple opposition entre faiblesse et grandeur, mais qu’elle ouvre aussi une réflexion plus large sur la manière dont l’homme se situe face au sens de son existence. En effet, cette conscience de nos limites physiques et de nos limites de connaissance, que l’on peut rapprocher des limites cartésiennes montre que même la raison humaine, pourtant considérée comme un outil fondamental de vérité, reste imparfaite et susceptible d’erreurs. Ainsi, l’homme apparaît comme un être qui cherche à dépasser ses limites, mais qui reste constamment confronté à sa propre finitude ou autrement dit, à sa propre mort. Cela peut également être mis en relation avec le nihilisme, notamment grâce Friedrich Nietzsche, qui souligne que la disparition des fondements traditionnels comme Dieu ou les vérités absolues entraîne une crise du sens. Ici la vie ne possède plus de valeur objective donnée à l’avance et l’homme se retrouve face à un monde où il doit lui-même construire ses repères. Nietzsche exprime cette rupture à travers l’idée selon laquelle « Dieu est mort », ce qui signifie non pas une disparition réelle, mais l’effondrement des valeurs religieuses comme fondement unique de la vérité. Cependant, contrairement à une interprétation pessimiste, cette situation peut également être vu comme une opportunité. Puisque si aucun sens n’est donné de manière absolue, cela signifie aussi que l’homme possède la liberté de créer ses propres valeurs et de donner lui-même une direction à son existence. C’est alors là où Pascal insiste sur la nécessité de reconnaître nos limites et de trouver un sens supérieur, Nietzsche invite au contraire à dépasser l’ancien cadre moral pour inventer de nouvelles formes de vie et de pensée.